Chocolat et la question raciale dans le théâtre contemporain

Afriscope 44- Des hauts et débats

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Hasard du calendrier ou signe des temps, le film Chocolat de Roschdy Zem sort en salles le 3 février prochain après une année de débats houleux concernant la question raciale dans le monde du théâtre français. Plus d’un siècle après la percée de celui qui fut considéré comme l’un des premiers artistes noirs français, les comédiens et auteurs afro-descendants luttent toujours pour se réapproprier l’histoire de France et légitimer leur place sur les scènes.

Le film Chocolat de Roschdy Zem sort des décombres l’histoire de Rafael Padilla, un jeune cubain devenu l’une des étoiles du Paris de la Belle Époque, en incarnant sur scène le clown Chocolat. Son récit est à la fois heureux et dramatique puisque l’ancien esclave passe de l’ombre à la lumière, pour finalement disparaitre dans la pénombre. Cette tragédie vieille de 130 ans raconte une partie de l’histoire de France et permet d’interpeller la société française actuelle autour de la question raciale, en
particulier dans le monde du spectacle. Cela fait plus d’un siècle que des artistes noirs s’illustrent sur les planches de théâtre, de cabaret ou de concert. Autant de temps que leur présence sur scène est
l’objet d’émerveillements et de fantasmes. « Je suis déçu par le théâtre actuel et son refus de voir la société française telle qu’elle est, avec toute sa complexité », témoigne ainsi le comédien Yann Gaël. Il a incarné Chocolat sur les planches dans une mise en scène de Marcel Bozonnet, ancien administrateur de la Comédie française, en 2012. « Jamais je n’aurai pensé jouer un clown, le comique ne fait pas battre mon coeur. Mais c’est l’histoire d’un homme qui lutte pour se libérer », raconte l’artiste de 29 ans, qui doit se battre, un siècle après Padilla, contre les assignations dans la distribution des rôles au théâtre. Il donne pour exemple des attentes projetées sur les créateurs noirs qui l’exaspèrent : « Parler misérablement de la banlieue ou de l’Afrique, cela ne m’intéresse pas. Je lisais le scénario financé d’une jeune réalisatrice : le rôle du vigile était décrit comme un massaï et comme une panthère. Le lexique du safari en Afrique. J’ai décliné l’audition. »
En 2014, il a par ailleurs incarné le capitaine Sébastien Le Tallec et formé un duo de flic avec Gérard Darmon dans la série Duel au soleil. Si l’avenir commence ainsi à s’éclaircir pour certains comédiens noirs, il est encore difficile d’ouvrir les carcans durement consolidés pendant plusieurs décennies. « Quand le Front national a commencé à faire des voix dans les années 1980, le gouvernement a pensé qu’il fallait ouvrir les yeux de la société sur l’altérité et notamment montrer ce que représentait les cultures africaines en créant le festival de Limoges et en soutenant également le Théâtre International de langue Française devenu aujourd’hui le Tarmac, la
scène internationale des Francophonies, »
raconte Sylvie Chalaye, professeure à l’université Sorbonne Nouvelle. Elle ajoute également qu’« en créant ces espaces d’importation artistique africains, on a créé un nouvel enclos pour les créateurs afrodescendants de France, qu’on ramène systématiquement à ces espaces de création. Si vous êtes un acteur noir au conservatoire, on vous fait jouer Sony Labou Tansi, comme le raconte Yasmine Modestine(1) qui est antillaise et voulait jouer Racine. On vous ramène dans l’enclos prévu pour vous avec les meilleurs sentiments du monde. »
Cette boucle infernale a favorisé la marginalisation des auteurs et comédiens obligés d’emprunter des circuits balisés qui les éloignent des grandes salles et de la reconnaissance du monde du théâtre. Fédérer la contestation
En 2015, en l’espace de quelques mois, trois polémiques ont ravivé la question raciale. La première concernait Exhibit B, la performance du Sud-africain Brett Bailey, reproduisant les zoos humains et permettant aux visiteurs d’observer des Noirs victimes du racisme à travers les temps et les lieux. La seconde a éclaté lors d’un débat organisé au Théâtre de la Colline (Paris 20e) portant sur le manque de diversité sur les planches françaises avec un panel d’intervenants composé essentiellement de personnalités blanches. Enfin la dernière concerne l’annonce de la représentation d’Othello au théâtre de l’Odéon avec Luc Bondy à la mise en scène et Philippe Torreton dans le rôle-titre. La pièce de Shakespeare est l’une des rares du répertoire classique européen dont le personnage principal est noir. Pour Sylvie Chalaye, « ces controverses ne sont pas forcément à mettre toutes les trois sur le même plan. Elles ont en commun de soulever la question de la présence des artistes noirs de France et de leur image sur les scènes contemporaines des théâtres subventionnés. Cette question n’est pas nouvelle. La nouveauté aujourd’hui, c’est que les réseaux sociaux fédèrent la contestation et les afro-descendants se sentent moins isolés pour parler de ces phénomènes qui les meurtrissent et ils sont parfois même prêts à en découdre. »
Eva Doumbia, metteuse en scène, a participé activement à dénoncer l’hypocrisie des directeurs de salles. Selon elle, les agitations de ces derniers mois ont participé à pousser la réflexion et l’action en faveur des minorités. « À partir de la saison prochaine il va y avoir énormément de productions nationales avec des comédiens noirs. 15 à 20 projets seraient en préparation. Il va y avoir un effet de mode. Cela va habituer le public à voir des Noirs sur scène mais ça ne réglera pas le problème ». Directrice de la compagnie de théâtre « La part du pauvre », Eva Doumbia a mis en scène la pièce Afropéennes, adaptée librement à partir d’un texte de la romancière franco-camerounaise Léonora Miano. En février 2015, elle a eu la charge de l’Africaparis, événement pluridisciplinaire au Carreau du Temple (Paris 3e). Bilan : près de 12 000 visiteurs et de nombreux journalistes de presse généraliste, féminine ou communautaire présents, mais aucun critique théâtral n’aurait fait le déplacement, d’après la metteuse en scène. L’engouement populaire n’a pas permis d’infléchir le regard des spécialistes et il en est de même pour les programmateurs de festivals ou centres culturels importants. Une question de réseau, selon Eva Doumbia : « Les personnes issues de la colonisation, en somme les Noirs, les Arabes et les Asiatiques proviennent en général de classes populaires. Nous n’avons donc pas forcément les connexions nécessaires. » Mais aussi de propos : « Nos projets parlent de problématiques que la France ne veut pas entendre. La France a une sorte de mépris pour sa créolité. » Ce à quoi renchérit Gerty Dambury : « Il existe une forme d’académisme en France qui fait que les artistes récompensés par des aides, des bourses ou des prix sont ceux qui respectent un certain rapport au corps, une certaine relation au public, une certaine diction, un certain choix de texte, une certaine hégémonie du décor etc. La question n’est pas forcément d’être raciste mais d’être culturaliste. Le théâtre est le moyen de véhiculer une pensée du monde et si on commence à introduire des pensées différentes, on met en danger un certain rapport de domination. » Permettre aux auteurs afro-descendants de raconter les histoires de France avec leur sensibilité propre, c’est le combat que compte mener cette metteuse en scène guadeloupéenne aux côtés de Eva Doumbia, Yann Gaël et bien d’autres à travers leur jeune collectif Décoloniser les arts(2). Un outil également pour interpeller les élus, les institutions et les organisations internationales sur la question de la réappropriation de la narration des questions mémorielles, post-coloniales et liées à l’histoire de l’esclavage. Le combat de Rafael Padilla continue…

(1) LA COMÉDIENNE MÉTISSE A PUBLIÉ UN LIVRE SUR
SON EXPÉRIENCE QUEL DOMMAGE QUE TU NE SOIS PAS
PLUS NOIRE (MAX MIL O, 2015).
(2) WWW.FACEBOOK.COM/DECOLONISERLESARTS
///Article N° : 13379

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